
Portrait : Ludovico Scarfiotti
C’est dans une ambiance forcément survoltée que la Mercedes frappée du numéro 12 franchit la ligne d’arrivée avant tout le monde. Parti 19ème sur la grille à cause d’une pénalité pour un changement de moteur planifié avant même son arrivée sur le circuit, Kimi Antonelli ne s’attendait surement pas à un tel résultat et les Tifosi amassés tout au long de la piste non plus.
Il faut dire que cela faisait 60 ans, presque jour pour jour, qu’un Italien n’avait plus remporté le Grand Prix d’Italie. C’était le 4 septembre 1966 et ce jour-là, Ludovico Scarfiotti remportait son unique succès en Formule 1 en offrant le doublé à la Scuderia Ferrari.
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L’héritier du volant
C’est le 18 octobre 1933 à Turin, que le petit Ludovico voit le jour. Et chez les Scarfiotti, l’automobile fait partie du patrimoine familial. Son grand-père, prénommé Lodovico, est l’un des neuf fondateurs de FIAT et le tout premier président de la marque italienne. Neveu par alliance de Gianni Agnelli, le patron du groupe, le jeune Ludovico grandit au sein de l’aristocratie industrielle italienne.
Mais dans ce milieu, le nom ne suffit pas pour faire carrière en compétition. Ses premiers pas, au tout début des années 1950, se limitent à quelques courses locales sans grand relief. Il faut attendre 1956, et une première apparition remarquée à Monza, déjà, au volant d’une berline Alfa Romeo 1900TI, pour que Scarfiotti commence à se faire un nom.
Cette même année, à 22 ans, il s’aligne au départ des Mille Miglia au volant d’une modeste Fiat 1100 préparée par le mécanicien Gino de Sanctis. Sous une pluie battante qui va faire six morts et quatorze blessés, Scarfiotti effectue l’intégralité des quatorze heures de course seul au volant, sans jamais céder à la panique. Il remporte sa catégorie et termine 57e au général. La démonstration est faite : le jeune homme a de la résistance et un vrai coup de volant.
L’apprentissage de la montagne
Les trois saisons suivantes le voient gravir patiemment les échelons du sport automobile italien, avec une prédilection croissante pour un exercice très particulier : la course de côte. En 1957, au volant d’une Alfa Romeo Giulietta Sprint puis d’une Fiat Zagato 8V — ainsi baptisée car les dirigeants de la marque, à tort, pensaient que Ford détenait les droits sur l’appellation “V8” —, il enchaîne les victoires de catégorie sur des épreuves historiques comme la Bologne-San Luca ou l’Aoste-Grand-Saint-Bernard, avant de remporter sa catégorie en championnat d’Italie. Il récidive en 1958, au volant d’une OSCA 1100 Sport et l’année suivante, la marque le prend sous contrat officiel et le fait passer dans la catégorie supérieure.
L’homme de confiance du Commendatore
C’est en 1960, à 26 ans, qu’Enzo Ferrari lui offre sa véritable chance en l’associant à la légende argentine Froilán González pour les 1000 kilomètres de Buenos Aires. Leur Ferrari Dino 246S abandonne après 38 tours, mais Scarfiotti vient de partager le bitume avec une brochette de futures stars de la Formule 1. Quatre mois plus tard, associé à Willy Mairesse et Giulio Cabianca, il termine quatrième à la Targa Florio. Un mois après encore, au volant d’une 250 Testa Rossa partagée avec Pedro Rodríguez, il dispute pour la première fois les 24 Heures du Mans — sans aller au bout malheureusement.
Rappelé chez Ferrari en 1962 après une parenthèse chez OSCA, Scarfiotti se voit cette fois confier une mission précise : porter les couleurs de la marque en course de côte. Au volant d’une Dino 196SP, il s’impose à 4 reprises, décrochant ainsi le titre de champion d’Europe de la discipline. Il sera à nouveau titré en 1965. Chez Ferrari, on a vite compris ce qui rend Scarfiotti si précieux : un pilotage fluide, de la patience et un respect du matériel qui préserve la mécanique.
Sebring, Le Mans, et des débuts précipités en F1
1963 restera la plus belle année de sa carrière. En mars, associé à l’Anglais John Surtees au volant d’une Ferrari 250P flambant neuve, il remporte les 12 Heures de Sebring devant une véritable armada d’autres Ferrari pilotées par la fine fleur du moment. Trois mois plus tard, sur cette même 250P — une œuvre d’art mécanique dessinée par le jeune Mauro Forghieri ; une carrosserie d’aluminium posée sur un châssis tubulaire, propulsée par un V12 trois litres imaginé par Gioacchino Colombo —, Scarfiotti change de coéquipier et s’impose aux 24 Heures du Mans, aux côtés cette fois de son compatriote Lorenzo Bandini. À ces succès s’ajouteront également deux autres victoires de prestige sur l’exigeant tracé des 1000 kilomètres du Nürburgring, décrochées en 1964 puis 1965.
C’est cette même semaine que sa carrière en Formule 1 démarre, dans des circonstances qu’il n’a pas choisies : Willy Mairesse, légèrement blessé et brûlé lors d’un accident survenu au Mans le week-end précédent, doit déclarer forfait pour le Grand Prix des Pays-Bas à Zandvoort. Ferrari fait alors appel à Scarfiotti pour le remplacer au pied levé. Résultat : une sixième place dès sa toute première course. Mais la Formule 1 restera, sur l’ensemble de sa carrière, un exercice occasionnel plutôt qu’une priorité : seulement dix départs en Grand Prix au total sur cinq saisons, six pour Ferrari, trois pour Cooper, un pour Anglo American Racers — l’habitacle d’une monoplace n’aura jamais été, pour lui, un territoire aussi naturel que celui d’un prototype d’endurance ou d’une voiture de côte.
Le triomphe de Monza 1966
Ce qui nous amène au week-end du 4 septembre 1966, pour le Grand Prix d’Italie à Monza. Ferrari traverse alors une saison agitée, marquée par le départ de John Surtees vers Cooper en cours d’année. Pour son Grand Prix national, la Scuderia aligne ses nouvelles monoplaces 312 à moteur V12. Scarfiotti, engagé sur la troisième voiture, s’élance de la première ligne.
La course, elle, est tout sauf une formalité. Scarfiotti prend la tête au départ, puis se fait reprendre. Jack Brabham, qui menait alors la course, abandonne sur une fuite d’huile. John Surtees, encore mathématiquement en course pour le titre mondial cette année-là, perd à son tour toutes ses chances à cause d’une durite d’essence cassée. Dans ce chaos, où seuls neuf pilotes verront l’arrivée, Scarfiotti revient patiemment en tête, signe le meilleur tour en course, et s’impose devant son coéquipier Mike Parkes pour un doublé Ferrari à domicile. Il devient ainsi le troisième pilote italien, seulement, après Giuseppe Farina en 1950 et Alberto Ascari en 51 et 52, à remporter son Grand Prix national depuis la création du championnat du monde.
Ce succès à Monza reste le point culminant de sa carrière en F1. Pendant 40 ans il restera le dernier Italien à s’être imposé au Grand Prix d’Italie, jusqu’à ce 6 septembre 2026 et la remontada de Kimi Antonelli depuis la 19ème position sur la grille de départ.
L’hommage de Syracuse
Mais la course automobile de cette époque reste particulièrement dangereuse. Le 7 mai 1967, lors du Grand Prix de Monaco, Lorenzo Bandini est grièvement brûlé dans un terrible accident à la chicane du port. Il s’éteint trois jours plus tard, le 10 mai, à l’hôpital de la Princesse Grace.. Pour Scarfiotti, la perte est autant personnelle que professionnelle : Bandini n’était pas seulement son coéquipier chez Ferrari, mais aussi son partenaire au Mans quatre ans plus tôt, et un véritable ami.
Deux semaines après le drame, lors du Grand Prix de Syracuse, épreuve hors-championnat disputée en Sicile, Scarfiotti et Mike Parkes franchissent la ligne d’arrivée exactement au même instant, dans un ex-æquo savamment orchestré entre les deux hommes. Un geste délibéré, une victoire commune dédiée à leur coéquipier disparu — un hommage qu’aucun système de chronométrage moderne ne permettrait plus aujourd’hui, et c’est peut-être ce qui en fait toute la beauté.
Affecté par la disparition de Bandini et en désaccord avec la gestion interne de l’équipe, Scarfiotti quitte Ferrari au cours de la saison 1967. En 1968, il rejoint l’écurie Porsche, une marque qu’il connaît bien pour l’avoir affrontée en championnat de courses de côté.
Le drame de Roßfeld
Le 8 juin 1968, lors des essais libres d’une épreuve du championnat d’Europe de la discipline Roßfeld, en Allemagne, Scarfiotti est au volant de sa Porsche 910. Dans une portion rapide, sa voiture quitte soudainement la route et dévale un talus boisé. Éjecté du cockpit, Scarfiotti est grièvement touché. Les causes exactes de l’accident ne seront jamais formellement établies, entre l’hypothèse d’une défaillance mécanique et celle d’une erreur de trajectoire. Il succombe à ses blessures durant son transfert vers l’hôpital. Il avait 34 ans.
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L’héritage
Scarfiotti incarnait une catégorie de pilotes polyvalents aujourd’hui disparue : capable de s’imposer aux 24 Heures du Mans, de gagner un Grand Prix de Formule 1 avec seulement dix départs au compteur sur toute sa carrière, et de s’aligner le week-end suivant au départ d’une course de côte, sans jamais donner l’impression de changer de métier.
S’il n’est désormais plus le dernier Italien à avoir remporté le Grand Prix d’Italie, Il reste néanmoins le dernier à l’avoir fait avec une Ferrari…A seulement 20 ans, Kimi Antonelli a largement le temps pour essayer de faire aussi bien…
C’était PitStop, saison 1 épisode 5 consacré à Ludovico Scarfiotti. J’espère que cet épisode vous a plu, si c’est le cas, n’hésitez pas à vous abonner sur votre plateforme d’écoute favorite, à liker, à laisser un commentaire, à le partager. Nous, on se retrouve la semaine prochaine pour de nouvelles aventures !
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