
Champions : Nico Rosberg
Dimanche 27 novembre 2016, circuit de Yas Marina, Abou Dabi.
Nico Rosberg vient de décrocher, à 31 ans, le titre de champion du monde qu’il poursuit depuis vingt-cinq ans. Dans le paddock, les journalistes se pressent autour du stand Mercedes pour recueillir les impressions des uns et des autres.
Tous se rendent compte des efforts qu’a dû déployer Nico Rosberg pour en arriver là. Mais personne ne se doute que cinq jours plus tard, le nouveau champion du monde va décider de tout plaquer du jour au lendemain.
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Le fils du champion
Nico Erik Rosberg naît le 27 juin 1985 à Wiesbaden, en Allemagne, d’une mère allemande et d’un père finlandais. Ce père, ce n’est pas n’importe qui : il s’agit de Keke Rosberg, champion du monde de Formule 1 1982. Un pilote flamboyant, la cigarette toujours vissée aux lèvres.
Nico grandit à Monaco, dans l’univers feutré de la Principauté, à mille lieues des réalités que connaîtra son futur meilleur ami et rival numéro 1.
Il commence le karting à six ans. Passionné très tôt par l’aérodynamique, il envisage un temps des études d’ingénieur. Mais la compétition le rattrape vite.
En 1997, sur les circuits de karting italiens, il croise pour la première fois un gamin anglais d’un an son cadet, débordant d’énergie et déjà redoutablement rapide. Il s’appelle Lewis Hamilton. En 2000, les deux garçons deviennent coéquipiers, en karting toujours. Une amitié naît, aussi improbable que sincère : Nico, l’enfant de la Principauté aux manières policées, et Lewis, issu d’un milieu modeste anglais où chaque saison de karting est un sacrifice familial. Keke lui-même met parfois la main à la pâte pour aider à réparer le kart du jeune Hamilton. Les deux garçons partagent des chambres d’hôtel, des parties de jeux vidéo, et le même rêve : la Formule 1.
De cette période, personne ne se doute encore qu’elle contient déjà en germe l’une des rivalités les plus intenses de l’histoire du sport.
L’ascension méthodique
Contrairement à son père, fonceur et instinctif, Nico se construit une réputation inverse : celle d’un pilote méthodique, analytique, presque scolaire dans son approche. Au point de décrocher, adolescent, une place pour étudier l’ingénierie aéronautique à l’Imperial College de Londres, l’une des universités les plus exigeantes d’Europe. Il choisit finalement de la décliner pour se consacrer entièrement à la course. Polyglotte de surcroît, il parle couramment cinq langues — allemand, anglais, espagnol, français et italien — à l’exception notable du finnois : son père Keke a délibérément choisi de ne pas le lui enseigner, jugeant plus utile de le concentrer sur des langues plus largement parlées.
En 2002, il devient champion d’Allemagne de Formule BMW. En 2003 et 2004, il court en Formule 3 Euro Series au volant d’une monoplace engagée par… Team Rosberg, l’écurie fondée par son propre père. En 2004, il termine cette saison de F3 quatrième au général, deux petits points devant un rookie répondant au nom de Lewis Hamilton.
En 2005, Rosberg s’impose en GP2, la nouvelle antichambre de la F1, décrochant le tout premier titre de l’histoire de la discipline avec l’écurie ART Grand Prix. Le théâtre de ce sacre ? Le circuit de Bahreïn. Un lieu qui va très vite reprendre une importance particulière dans son histoire.

Premier Grand Prix record !
C’est là en effet que le 12 mars 2006, Nico Rosberg, tout juste 20 ans, dispute son tout premier Grand Prix au volant d’une Williams. Dès le premier virage, contact avec la BMW-Sauber de Nick Heidfeld. L’aileron avant est détruit. Rosberg doit rentrer aux stands pour un arrêt de plusieurs secondes. Il ressort dernier, à plus d’une minute de la tête de course.
Mais plutôt que de renoncer et de simplement accumuler les tours pour l’expérience, Rosberg décide d’attaquer. Dépassement après dépassement, il remonte méthodiquement dans le peloton. Sur le muret des stands, on lui annonce par radio qu’il réalise le tour le plus rapide de la course. Un meilleur temps qu’il conservera jusqu’à l’arrivée de l’épreuve qu’il termine à une belle 7ème place. Il devient, ce jour-là, le plus jeune pilote de l’histoire à signer le meilleur tour en course, et ce dès son premier Grand Prix.
Cette approche — l’adversité au départ, la remontée calculée plutôt que la fureur, restera, d’une certaine façon, la signature de toute sa carrière.
Les années de patience
La suite chez Williams, de 2006 à 2009, est nettement moins glorieuse. L’écurie britannique, jadis conquérante, traverse une longue traversée du désert. Mais Rosberg conserve la certitude tenace qu’il vaut mieux que sa monoplace. Beaucoup, à sa place, auraient cherché la sortie plus tôt. Lui reste, patiente, attend.
Le point culminant de ces années d’apprentissage porte un nom qui deviendra tristement célèbre : Singapour, 2008, premier Grand Prix nocturne de l’histoire de la F1. Contraint de s’arrêter aux stands alors que la voie des stands est officiellement fermée — sous peine de tomber en panne sèche —, Rosberg écope d’une pénalité. Mais le chaos qui frappe la course dans la foulée — la Ferrari de Massa repartant avec le tuyau d’essence encore accroché, le peloton totalement rebattu par une voiture de sécurité surgie au pire moment pour tout le monde, sauf pour Fernando Alonso — le propulse malgré tout, un temps, en tête de la course. Il termine finalement deuxième, son meilleur résultat en carrière à ce stade, juste devant Lewis Hamilton.
Ce que Rosberg ignore encore ce jour-là c’est qu’il vient de monter sur le podium de l’une des courses les plus truquées de l’histoire de la discipline. Un an plus tard, l’affaire éclate au grand jour. Nelson Piquet Jr, coéquipier d’Alonso chez Renault, révèle avoir délibérément provoqué son propre accident sur ordre de son écurie, dans le seul but de déclencher la voiture de sécurité au moment exact où elle profiterait à son coéquipier. Sans ce sabotage devenu tristement célèbre sous le nom de “Crashgate”, Rosberg, un temps leader de la course ce soir-là, aurait peut-être disputé sa toute première victoire en Formule 1.
C’est en 2010 que l’opportunité de sa vie se présente. Mercedes revient en Formule 1 en tant que constructeur à part entière, après le rachat de l’écurie Brawn GP. Le projet est ambitieux mais incertain : personne ne sait encore si l’étoile à trois branches saura redevenir compétitive. Et son nouveau coéquipier n’est autre que Michael Schumacher, de retour après trois ans de retraite, sept fois champion du monde, une légende vivante du sport.
Sur le papier, l’affiche est déséquilibrée pour le jeune Allemand. Dans les faits, c’est Rosberg qui domine leur confrontation directe en 2010 et en 2011, battant largement en points celui que tout le monde considère encore comme le meilleur pilote de l’histoire. Un exploit qui, sur le moment, ne fait pas immédiatement les gros titres — Schumacher n’est plus tout à fait celui qu’il était — mais cela installe durablement Rosberg comme un pilote de référence à l’intérieur de son propre garage.
Il faut néanmoins attendre 2012, au Grand Prix de Chine, pour qu’il décroche enfin sa toute première victoire en Formule 1. Six ans après ses débuts à Bahreïn. Même avec la force de frappe d’un grand constructeur, il aura encore une fois dû faire preuve de patience.
La réunion avec Hamilton
Pour la saison 2013, Mercedes cherche un second pilote pour épauler Rosberg. Le choix se porte sur un certain… Lewis Hamilton, qui quitte McLaren où il stagne depuis quelques années maintenant. Les deux amis d’enfance, séparés depuis leurs débuts respectifs en catégories juniors, se retrouvent à nouveau coéquipiers au moment où la Formule 1 se prépare à basculer dans l’ère hybride.
2014 : Mercedes écrase littéralement la concurrence. Le championnat se joue entre les deux seuls pilotes de l’écurie. Ce qui aurait dû rester une compétition amicale entre deux gamins qui partageaient jadis la même chambre d’hôtel devient très vite une guerre ouverte..
Dès le Grand Prix de Bahreïn, le ton est donné avec un premier duel sérieux sur la piste : Rosberg dénonce publiquement un dépassement d’Hamilton qu’il juge “au-delà de la limite”. La tension monte d’un cran quelques semaines plus tard à Monaco. Les qualifications virent au drame psychologique quand Nico tire tout droit à Mirabeau, provoquant un drapeau jaune qui prive Hamilton d’une ultime tentative dans sa quete de pole position. Les premiers soupçons de manipulation apparaissent. Puis vient la Belgique, à Spa : Rosberg tente une attaque au deuxième tour, refuse de céder et touche l’arrière de la Mercedes d’Hamilton, crevant son pneu. L’explication qui suit au sein du garage est explosive. Le point de rupture définitif est atteint ; la guerre froide est déclarée.
Lewis Hamilton l’emporte, cette année-là, et rempile en 215. À Austin, sur le podium du sacre, il lance à Rosberg une casquette floquée du numéro 2 en guise de consolation. Piqué au vif, Rosberg lui renvoie aussitôt l’accessoire au visage sans dire un mot. Le geste, capté par les caméras du monde entier, illustre à la perfection la tension explosive entre les deux coéquipiers.
Deux titres perdus, deux fois face au même homme. Pour beaucoup, la messe est dite.
La reconstruction méthodique
C’est là que Rosberg change de méthode. Il sait qu’il ne rattrapera jamais Hamilton sur l’instinct pur : personne, ou presque, ne le peut. Alors il attaque le problème différemment.
Il devient obsédé par les moindres marges. Il fait gratter la peinture de son casque pour gagner quelques grammes. Il arrête le vélo, discipline qu’il pratiquait pourtant intensément, pour perdre de la masse musculaire aux cuisses et gagner quelques millièmes en piste. Il recrute un coach mental pour encaisser, sans y répondre, les provocations de son coéquipier. Il s’isole des réseaux sociaux, passe ses soirées plongé dans la télémétrie. Zéro place laissée à l’instinct : tout est désormais calculé, y compris la manière de faire craquer psychologiquement son voisin de garage.
Une approche presque monastique, à l’opposé total du tempérament fougueux de son propre père ou même d’un Hamilton, friant des soirées jet set.

La saison de tous les dangers
Et 2016 démarre idéalement pour Rosberg, qui enchaîne les victoires lors des quatre premiers rendez-vous de la saison. Mais à partir de l’Espagne, les choses vont changer. A Barcelone, les deux Mercedes se percutent dans le premier tour et sortent toutes les deux de la course, sous le regard consterné de Toto Wolff. En Autriche, nouveau contact, cette fois dans le dernier tour. Deux ans de rancœur accumulée qui s’expriment enfin, en piste, à coups de carrosserie.
Mais malgré le retour de son équipier qui termine la saison avec 4 victoires consécutives, Rosberg tient bon. Il termine l’année avec neuf victoires sur vingt-et-une courses. Reste la dernière manche, Abou Dabi, où il n’a besoin que d’une troisième place, quel que soit le résultat d’Hamilton.
Ce jour-là, Hamilton tente le tout pour le tout : il ralentit délibérément en tête de course, dans l’espoir de faire revenir Vettel et Verstappen dans les échappements de son coéquipier et de le pousser hors du podium. L’écurie lui ordonne par radio d’accélérer, sans réponse. Rosberg, sous pression, tient bon, garde sa deuxième place, et devient enfin, à sa troisième tentative, champion du monde de Formule 1. Avec cinq points d’avance sur son meilleur ami devenu son pire ennemi.
Vienne : clap de fin
Vendredi 2 décembre 2016. Nous sommes à Vienne, en Autriche. C’est aujourd’hui que la Fédération Internationale de l’Automobile organise sa grande cérémonie annuelle de remise des prix, où Nico Rosberg doit recevoir le trophée de champion du monde.
Mais en début d’après-midi, quelques heures avant le début de la soirée, un message apparaît sur ses réseaux sociaux, immédiatement suivi d’une conférence de presse d’urgence durant laquelle il annonce prendre sa retraite.
Il confie avoir mûri sa décision dès le lundi soir, lors d’une escale en Malaisie. Cinq jours seulement séparent l’apogée de sa carrière de ses adieux définitifs.
Il devient le premier champion du monde en titre à quitter la discipline immédiatement après son sacre depuis Alain Prost en 1993. Une décision spectaculaire qu’il justifie par l’extrême intensité des sacrifices familiaux et mentaux consentis pour battre son plus grand rival.
Sur place, Toto Wolff salue immédiatement la force de caractère de son pilote. Quant à Lewis Hamilton, il se dit peu surpris, mais reconnaît que la saison à venir aura une saveur bien étrange sans le voisin de garage avec qui il a partagé toute sa jeunesse.
L’héritage
Le bilan chiffré de Nico Rosberg tient en quelques lignes : 206 Grands Prix disputés, 23 victoires, 57 podiums, 30 pole positions, et un seul titre mondial, mais le bon, celui qui compte, décroché face à ce qui restera l’un des plus grands pilotes de l’histoire de la discipline.
Depuis sa retraite, Rosberg n’a pas immédiatement replongé dans le monde de la compétition. Les premiers mois, il devient volontairement un mari au foyer, aidant sa femme Vivian à faire tourner une petite boutique de glaces à Ibiza — le contraste le plus total avec la pression qu’il vient de quitter. Puis, méthodiquement, avec la même rigueur que celle qui l’a mené au titre, il se réinvente peu à peu. Consultant pour Sky Sports F1, il commente aujourd’hui les Grands Prix qu’il disputait hier. Il fonde en 2019 le Greentech Festival, un événement mondial dédié aux innovations vertes. Il lance sa propre écurie, Rosberg X Racing, engagée dans le championnat électrique Extreme E, qu’elle remporte dès sa création en 2021, puis à nouveau en 2023, avant que la discipline elle-même ne cesse ses activités. Plus récemment, il a fondé Rosberg Ventures, un fonds d’investissement qui vient de franchir la barre des cent millions de dollars d’actifs sous gestion, dédié à connecter l’argent européen aux start-ups de la Silicon Valley.
Le pilote qui a battu Lewis Hamilton en construisant méthodiquement chaque marge de progression possible applique aujourd’hui, dans le monde de l’entrepreneuriat, exactement la même philosophie qui l’a mené au sommet de la Formule 1.
Nico Rosberg n’était sans doute pas, sur l’instinct pur, aussi doué que son ami d’enfance. Mais il aura prouvé une chose que peu de pilotes ont eu l’occasion de démontrer aussi clairement : qu’un travail suffisamment acharné, suffisamment intelligent, peut suffire à faire tomber n’importe quel talent brut. Même un futur septuple champion du monde !
C’était PitStop saison 1 épisode 6 consacré à la carrière de Nico Rosberg. J’espère que cet épisode vous a plu, si c’est le cas, n’hésitez pas à vous abonner sur votre plateforme d’écoute favorite, à liker, à laisser un commentaire, à le partager. Nous, on se retrouve la semaine prochaine pour de nouvelles aventures !
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